Malli 1855
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Belgian coal miners in Illinois and Pennsylvania
 

Sources

Avis aux ouvriers mineurs de charbon
vers la Pennsylvanie en 1864

Louis A. Dochez : born Belgium about 1829.

After a long service in the East India Company, a few year singing in the European cathedrals, a trip to South America as an attache of the Belgian Legation, Dochez reached USA accredited to the Belgian Legation at Washington. Going to Chicago he made a name as a concert-singer, under the musical cognomen "De Passio". He married  in Glendale, Ohio, June 3rd, 1862 to Miss Josephine C. Dietrich, from French parrentage, born about 1842.

One year latter, Louis Dochez secured an engagement to procure miners for the Illinois Central Railroad Company, following a convention at St Louis at the end of May of the Illinois coal operators, in account of the exorbitant demands of coal miners in  Illinois as regards wages. He left Illinois on June 1863.

Juin 1863
Dochez quitte les Etats-Unis pour se rendre en Belgique.

Août 1863
départ des premiers mineurs borains pour l'Illinois, à bord du Johann Kepler

Deuxième convoi de mineurs borains pour l'Illinois, à bord de l' Adele
4 mineurs s'engagent dans les armées du Nord à leur arrivée.

Février 1864
Lettre de Baliguant François et son épouse Baguet Désirée, passagers de l'Adèle à leurs parents.

Les conditions trouvées en Illinois n'étaient pas celles promises par Dochez, beaucoup ont quitté les mines.

Lettre du Dr Henrotin, consul de Belgique à Chicago

à Mr Charles Rogier, Ministre des Affaires Etrangères

Chicago, 14 juin 1863

A Monsieur Charles Rogier
Ministre des Affaires Etrangères à Bruxelles

Monsieur le Ministre,
Dans mon rapport du 1er janvier 1859 sur l'Etat d'Illinois, j'ai dit que la houille était la principale richesse minérale de l'Etat. On en avait à peine alors commencé ça et là l'extraction ; mais depuis de nombreux établissements se sont formés dans ce but et leurs produits constatent partout l'immense valeur des gisements à exploiter. Malheureusement le prix élevé du travail, par suite de la rareté des ouvriers, ne permet pas à ces établissements de donner plein essor à l'exploitation.
Dans cette situation, les propriétaires ont songé à faire venir des ouvriers mineurs d'Europe et les principaux d'entre eux ont commissionné Mr Louis Dochez pour se rendre en Belgique dans ce but. Mr Dochez et ces messieurs désirant obtenir, sinon le concours du Gouvernement Belge, au moins sa confiance et celle des ouvriers auxquels ils font appel, m'ont soumis Un Avis qu'ils adressent à ces derniers. Ayant visité les régions et établissements houillers représentés par ces Messieurs et vérifié l'exactitude de tout ce qui est avancé dans cet écrit, je n'ai pas cru devoir refuser d'y joindre mon certificat dans ce sens. J'ai d'ailleurs toute confiance dans l'honorabilité généralement connue de ces Messieurs et de Mr Louis Dochez notre compatriote.
J'ai en outre la conviction qu'une bonne occasion se présente ici pour notre population minière d'établir un point d'émigration où elle pourra trouver des avantages incontestables dans tous rapports, surtout pour les temps où l'industrie minière languit dans notre pays. J'ai été mû principalement pour cette considération, comme aussi par celle de rattacher davantage le riche pays de l'Illinois à la Belgique, qui y possède déjà bien des causes et des sources d'intérêt pour l'avenir.
Mr Louis Dochez nous soumettra son Avis aux Mineurs qui désirent émigrer en Amérique accompagné de mon certificat, ainsi que d'un projet de contrat avec les ouvriers et d'une attestation du Gouverneur de l'Illinois qui témoigne du caractère honorable des personnes qui l'ont commissionné. Il désire, je pense, que tout au moins vous l'autorisiez à publier ces pièces selon le besoin du but qu'il se propose.
J'ai pris la liberté de remettre en mains à Mr L. Dochez la présente dépêche que j'ai l'honneur de soumettre à votre haute considération.
Agréez, Monsieur le Ministre, l'assurance de mon dévouement respectueux.
Le Consul de Belgique
Dr Henrotin



L'économiste Belge du 12 septembre 1863. p. 219/220

Emigration de mineurs borains vers l'Amérique.

Un fait qui caractérise, à un haut degré, l'état de malaise et de misère auquel se trouve réduite la population des ouvriers mineurs du Couchant de Mons ou du Borinage, c'est qu'un certain nombre d'entre-eux, que l'on évalue à quatre-vingt environ, sont partis pour l'État de Illinois aux États-Unis d'Amérique, à la sollicitation de M. Dochez, belge de naissance, et agent-général des sociétés charbonnières de l'Illinois, qui leur a garanti un salaire très élevé durant une période de trois années, avec avance de tous les frais de voyage et d'installation. Pour qui sait combien peu l'ouvrier borain est disposé à émigrer, même dans la province, ainsi que l'atteste la différence assez notable qui existe aujourd'hui entre les salaires des ouvriers mineurs à Mons, au Centre et à Charleroi , il comprendra qu'il faut un grave motif pour déterminer les hommes à aller chercher du travail si loin; en bravant les dangers réels ou imaginaires d'une traversée de l'océan Atlantique.

Il faut aussi qu'ils se défient bien fort de l'avenir qui leur est réservé ici pour qu'ils s'engagent, sur la simple promesse d'une inconnu, à courir, pendant trois ans, toutes les chances d'une vie aventureuse dans une contrée dont la langue, les moeurs et les lois lui sont inconnus.

M. Dochez nous a affirmé que le bassin houiller de l'Illinois contient du charbon en assez grande quantité pour que son exploitation régulière exige au moins trois mille ouvriers. Il se propose d'en engager 400 en Belgique; ceux qui sont déjà partis ne forment donc qu'une avant-garde destinée à constater en quelque sorte, sur les lieux; la vérité du tableau qu'on leur a tracé des avantages qui les attendent dans l'Illinois.

Les sombres pronostics, les sinistres prédictions n'ont pas manqué à ceux des Borains qui ont eu le courage de s'expatrier, et, cependant; ils sont partis dans des conditions bien meilleures que ceux de nos compatriotes qui sont allés s'établir en Amérique à leurs propres frais et risques, ayant à acheter, dès leur arrivée; des terres, du bétail, des instruments aratoires, des semences et des provisions pour vivre en attendant une récolte hypothétique. Nos borains, au contraire, partent sans avoir à faire l'avance de leurs frais de voyage, et dès leur arrivée; ils trouveront du travail tout prêt assuré pour longtemps et payé de suite. Ils partent donc avec beaucoup plus de chances de réussite que les cultivateurs qui les ont précédés, et qui, pour la plupart, ont vu l'aisance couronner leurs persévérants efforts.

Nous serions bien aise, pour notre part, que la tentative actuelle de nos ouvriers borains eut pour résultat d'amener un courant régulier d'émigration parmi nos travailleurs chaque fois que leurs moyens d'existence se trouveront compromis par une crise intense et prolongée, comme celle qu'ils traversent maintenant.

C'est à la facilité avec laquelle ses travailleurs émigrent aujourd'hui vers le Canada, le Cap de Bonne-Espérance et l'Océanie, que l'Angleterre droit de pouvoir supporter des temps de gène et de stagnation industrielle sans trop en souffrir:

Les moyens d'émigration y sont si bien organisés, qu'il ne faut pas en très grand écart entre les salaires de la Vieille Angleterre et ceux de la Nouvelle Galles du Sud, pour déterminer le retour de beaucoup d'ouvriers des colonies vers la mère-patrie, où ils rentrent d'ordinaire, munis d'un bon pécule en expérience acquise et en écus.

Nous désirerions que la méme chose existât dans notre patrie, c'est pourquoi nous souhaitons bon voyage, plein succès et heureux retour à nos intrépides ouvriers borains, qui rompant avec les vieux préjugés casaniers, vont chercher un avenir plus prospère et plus assuré au nouveau monde, pour eux et les leurs !

Ch. Le Hardy De Beaulieu 


L'Economiste Belge du  13 février 1864. p. 43/44

L'émigration des mineurs borains en Amérique.(Deuxième article)

Nous avons annoncé à nos lecteurs (voir l'Économiste belge du 19 septembre 1863) qu'une troupe d'environ 80 mineurs de Jemmapes étaient partis pour l'État de l'Illinois, dans l’Amérique du Nord, à la suite d'un engagement contracté entre eux et une compagnie charbonnière de ce pays, laquelle leur faisait l'avance des frais de voyage et leur garantissait un salaire au moins triple de celui qu'ils pouvaient gagner chez eux;

Celle première expédition a été bientôt après suivie d'une seconde, composée d'un nombre à peu près égal de mineurs, appartenant pour la plupart à la commune de Pâturages.

Enfin, aujourd'hui, on nous apprend que deux cents autres mineurs se sont encore engagés, et se tiennent prêts à partir pour la même destination

Diverses lettres reçues de l'Illinois, tant par M. Dochez, le promoteur de l'expédition, que par les parents de quelques émigrants, et le retour de l'un d'eux, atteint de nostalgie à son arrivée dans le Nouveau Monde, nous permettent de donner des détails intéressants sur cette nouvelle tentative d'émigration.

Les deux traversées semblent avoir, été heureuses quoique longues; les émigrants furent frappés d'admiration à la vue de New-York dont ils ne pouvaient assez contempler l'entourage de villas et de jardins somptueux, l'immense forêt de mâts et les interminables rues, bordées de magnifiques édifices splendidement éclairés le soir. Dès leur arrivée, ils se sentent comme imprégnés d'un air de liberté; les ouvriers, disent-ils, sont vêtus comme des messieurs, on parle au président de la République la tète couverte, et ce ne sont pas les patrons, mais les ouvriers, qui fixent le taux des salaires. A peine débarqués aussi à New-York, les émigrants sont entourés par des embaucheurs, qui leur font les offres les plus séduisantes, s'ils veulent s'enrôler dans l'armée.

Quatre Borains acceptent ces offres, et, selon l'énergique expression de l'un des correspondants, vendent leur peau pour l,200 fr.. (d'autres disent 3,000 fr..).

Partis de Jemmapes le 15 août, ils n'arrivèrent à New-York que le 4 octobre, après 54 jours de traversée, et plusieurs jours après à la Salle à 60 lieues de Chicago.

La compagnie par laquelle ils étaient engagés leur offre, conformément aux conditions, un salaire de 8 fr. par jour environ, ou 200 fr. par mois, sur lequel elle retient 10 p. c. pour le remboursement des frais de voyage; d'autre part, le logement, y compris trois repas quotidiens, à la fourchette leur coûte seulement 55 fr. par mois, blanchissage non compris. Ainsi se trouvent réalisées, et loyalement, les promesses faites aux émigrants, avant leur départ, par M. Dochez, agent d'une compagnie américaine, et nos mineurs pouvaient s'estimer heureux d'une condition dans laquelle il leur était facile d'épargner une centaine de francs par mois, tout en jouissant d'un bien-être très supérieur à celui qu'ils pouvaient se procurer dans leur pays.

Mais cet état de choses fut de courte durée, car à peine l'arrivée des émigrants fut-elle connue dans les environs, qu'ils reçurent une députation que les ouvriers de la contrée leur envoyaient en grande pompe, avec un cortège de musique, de bannières, de vieillards, de femmes et d'enfants, en leur faisant toute sorte d'offres de service. Les chefs de la députation dirent aux ouvriers qu'ils étaient bien simples d'accepter du travail à 8 fr.. par jour, quand le taux courant des salaires était de 15 à 20 fr. et même au delà, ce qui, non seulement, leur était désavantageux à eux-mêmes, mais , flottait aussi aux intérêts de toute la classe ouvrière. Aussitôt les Borains, au mépris de leurs engagements, abandonnèrent la compagnie pour laquelle ils travaillaient, pour aller offrir leur travail ailleurs, ou, plutôt, pour accepter celui qui leur était offert à 4 et 4 1/2 dollars par jour. Plusieurs sont allés jusqu'à SaintLouis, dans le Missouri, où ils trouvent une compagnie française qui leur offre du travail et des gens qui parlent leur langue, ou à peu près.

D'après les renseignements qui nous parviennent de l'Illinois, les émigrants borains usent, de manières très diverses, du salaire si élevé qui leur est échu, comme un véritable gain de loterie, dans ce pays. Les uns se contentent de travailler deux jours par semaine pendant lesquels ils gagnent jusqu'à 45 fr., somme plus que suffisante pour les entretenir pendant les cinq autres jours, même quand ils ont emmené leur femme avec eux. Ils passent alors le reste du temps à s'amuser ou à chasser dans les forêts. Autant en feraient des nègres ou des lazzaroni. D'autres travaillent avec plus d'ardeur, afin d'amasser un pécule qui leur permette de revenir au pays en rapportant quelque aisance, ou d'envoyer à leurs parents une somme suffisante pour qu'ils puissent venir les rejoindre en Amérique et participer au bien-être qui y est assuré au travailleur actif et honnête.

Tels sont les faits qui nous ont été rapportés; il nous reste maintenant à en déduire des conséquences au point de vue économique.

Tout d'abord, nous ne pouvons nous empêcher de blâmer énergiquement la mauvaise foi avec laquelle les émigrants borains se sont comportés, en rompant leurs engagements envers la compagnie charbonnière qui avait payé les dépenses de leur voyage et les frais d'entretien d'un agent spécial en Belgique. Il est vrai que la différence entre le taux du salaire promis par cette compagnie et celui qui est actuellement en usage était forte et constituait un appât puissant à la rupture du contrat d'engagement; niais outre que la grandeur du profit ne légitime pas la mauvaise action qui le procure, le salaire de 8 fr. par jour était déjà un bienfait inespéré pour le mineur borain, et la compagnie qui l'offrait (l'expérience ne le prouve que trop) avait à tenir compte de fortes chances aléatoires. Peut-être, d'ailleurs, eût-elle consenti à accorder aux borains des conditions plus avantageuses, si ceux-ci ne l'avaient quittée brusquement et sans avertissement préalable. En second lieu, bon nombre d'émigrants paraissent faire un usage peu judicieux de leur nouvelle fortune. Toutefois, ceci ne doit guère exciter d'étonnement; quand on songe, d'une part, à l'éducation incomplète et vicieuse que ces pauvres gens ont reçue, et, d'un autre côté, à ce que beaucoup de personnes, mieux policées en apparence, se conduisent exactement de la même façon dans des circonstances analogues.

L'élévation excessive à laquelle atteint le salaire aux États-Unis, en ce moment, s'explique par ces faits que, le travail étant toujours très productif et par conséquent très demandé, l'offre en a été considérablement réduite par la guerre d'abord, puis par le recrutement des armées qui offrent, à toute homme valide une très forte prime, payée comptant, plus une solde très élevée et assurée pendant la durée de la guerre.

Le papier-monnaie, fort déprécié déjà, contribue pour beaucoup aussi à élever le taux apparent des salaires, sans qu'il en résulte aucun avantage réel pour les travailleurs. Nos émigrants borains ne paraissent pas se rendre un compte bien exact de cette influence du papier-monnaie; l'un d'eux n'en estime la dépréciation qu'à 20 p. c. ce qui nous semble fort au dessous de la réalité; cependant ils considèrent cette baisse de valeur de la monnaie comme un grand obstacle à l'épargne. Peutêtre la paresse et le goût de la dissipation trouvent-ils leur compte à cet état de choses, mais il est certain que l'on ne saurait imaginer de circonstance plus défavorable au succès futur de l'émigration boraine.

En effet, par la mauvaise foi avec laquelle ils ont agi envers la compagnie charbonnière qui leur a fait l'avance de. leur passage en Amérique, les émigrants ont enlevé à leurs confrères demeurés en Europe, toute chance de trouver des personnes qui consentent encore à payer le voyage pour eux, et nous sommes fort étonné d'apprendre que l'on continue d'enrôler des émigrants dans le Couchant de Nions.

D'un autre côté, l'agio sur le papier-monnaie est si considérable, et si grande est la difficulté pour un borain peu instruit et ignorant la langue du pays, de faire parvenir de l'argent en Europe, que ce ne sont pas les épargnes des émigrants anciens, quelque rapides et considérables qu'elles puissent 'être, qui pourront jamais fournir à leurs familles ou à leurs confrères du Borinage, l'occasion de les rejoindre en Amérique et d'y jouir du bien-être que le travail y procure.

Nous le répétons donc, nous ne saurions trop blâmer, ni trop regretter, pour notre part, l'inqualifiable faute des émigrants borains, qui maintient un si grand nombre de leurs concitoyens dans la misère où les plonge une crise, dont il est impossible de prévoir le terme et dont l'émigration vers l'Amérique, dans les conditions qui se présentent actuellement, eût été le remède le plus efficace.

Nous ne terminerons pas ces lignes sans manifester aussi notre étonnement du profond silence que garde la presse belge tout entière et en particulier celle de l'arrondissement de Mons, sur un événement aussi important que celui de l'émigration des mineurs borains, qui émeut, à juste titre, toute 1a population du Couchant de Mons.

C. D. B. 


L'Economiste Belge du 26 mars 1864. p. 77/78

L'émigration boraine en Amérique.

Les nouveaux renseignements que nous recevons des États- Unis confirment ce que nous disions dans un précédent article (voir l'Economiste belge du 13 février 1864), à savoir que les Borains émigrés aux États-Unis y ont trouvé un salaire élevé, ainsi que de bonnes conditions d'existence, qu'ils sont satisfaits de leur sort, et que, dans toutes leurs lettres, ils engagent leurs parents et amis à venir les rejoindre, afin de participer au bien-être et à la liberté dont ils jouissent.

Ils oublient, les malheureux, que l'insigne mauvaise foi avec laquelle la plupart d'entre eux ont agi envers la compagnie qui avait fait l'avance de leurs frais de voyage, a mis un obstacle presque infranchissable à toute nouvelle émigration des Borains vers l'Amérique. M. Dochez, en effet, nous a affirmé qu'il n'a nulle envie de renouveler une expérience qui lui a été si onéreuse, quoique depuis lors, il ait engagé des mineurs des provinces de Namur et de Liège vers les États-Unis, mais en s'assurant préalablement de leur moralité et en leur faisant contracter l'engagement formel de rembourser leurs frais de voyage. Il ne comprend pas plus que nous, comment il se fait que l'on continue les enrôlements d'émigrants au Borinage.

II faut dire, toutefois, à l'honneur des Borains, qu'il en est quelques-uns qui sont demeurés fidèles à leurs engagements, et travaillent pour la compagnie qui les a engagés, moyennant un salaire de 2 112 à 3 dollars par jour. Nous transcrivons ci-après la lettre de l'un d'entre eux à son frère, qui nous a été communiquée, sans autre modification que la suppression des répétitions et de quelques détails peu intéressants.

Danville, le 1er février 1864.

Cher frère et chère soeur,

Que la grâce et la paix de Dieu, notre père et Jésus-Christ, notre Sauveur soit et demeure sur vous. Amen. Je m'étonne de n'avoir pas encore reçu de réponse à la lettre que je vous ai envoyée, ne l'avez-vouspas reçue ?

Nous sommes en bonne santé et nous nous trouvons très bien en Amérique; j'y gagne beaucoup d'argent, de 2 1/2 à 3 dollars par jour, ce qui fait fr. 13-12 à fr. 15-75. J'insiste là dessus, parce que je sais que Lherficheux le Borgne est revenu presque sans avoir travaillé, espérant de vivre en Amériqueen oisif et en buvant bien. Quant à ceux qui aiment le travail, ils sont satisfaits et ne songent pas à retourner ni a quitter le lieu où nous sommes que plusieurs ont abandonné dans l'espoir de gagner d'avantage, certains agents étant venus les embaucher sous ce prétexte. Mais ils nous ont écrit qu'ils avaient été trompés, qu'ils gagnaient moins et nous ont engagés à ne pas nous laisser séduire par les promesses de ces agents. Pour moi je ne songe pas à m'en aller, car nous sommes bien conduits et bien payés; on nous donne 56 fr. par waggon de charbon, ainsi vous pouvez apprécier ce qu'un ouvrier peut gagner. J'ai déjà épargné quelque argent, je puis maintenant acheter une maison et la payer comptant. Il est certain que celui qui a un peu de courage peut s'amasser ici de quoi vivre en une quinzaine d'années. Cher frère, je ne voudrais pas vous obliger à venir,

mais si vous venez volontairement, je vous recevrai à bras ouverts. Je finis en vous saluant du' fond de mon coeur, et nous restons pour la vie ton frère et ta soeur. 

BALIGANT François
BAGUET Désirée

Voilà un témoignage dont on ne suspectera, sans doute, ni la véracité, ni le désintéressement, et qui serait de nature à produire une profonde impression dans le Borinage, à y provoquer même l'émigration sur une vaste échelle, s'il était accompagné de quelques renseignements sur la manière d'effectuer le voyage. Cependant, aucune des lettres qui nous ont été communiquées n'en dit le moindre mot, et n'indique même les précautions à prendre pour faire arriver les lettres qui leur sont adressées à leur destination.

Selon M. Dochez, une compagnie de chemins de fer, dont les ateliers sont situés à Chicago, offre aux ouvriers mécaniciens d'Europe, qui veulent aller y travailler, un salaire de 5 dollars par jour et l'avance des frais de voyage, qui seraient remboursés par l'ouvrier à l'aide d'une faible retenue hebdomadaire.

Le travail des ouvriers mécaniciens est trop demandé, en ce moment, dans notre pays, pour qu'une telle offre, quelque séduisante qu'elle soit, ait chance de les tenter.

Nous regrettons avec M. Dochez, que les fermiers américains, disséminés dans de vastes territoires et n'ayant à leur disposition que de faibles capitaux, ne puissent s'entendre entre eux pour faire des offres analogues à nos pauvres ouvriers des campagnes flamandes, qui gagnent si péniblement des salaires, s'élevant rarement à fr. 1-20 et descendant souvent au dessous de 90 c. Il leur serait aisé de gagner !e quadruple, et même le décuple en Amérique.

Une chance reste cependant à nos travailleurs indigents d'échanger leur misère actuelle contre un sort plus avantageux : M. Sherman, sénateur des États-Unis, vient de soumettre au gouvernement de ce pays un projet tendant à la formation, par l'État, d'une agence générale pour favoriser l'immigration des étrangers. Ce projet est accompagné d'un rapport détaillé, dans lequel ce sénateur fait valoir les avantages que les États-Unis retireraient d'une telle mesure, et propose le moyen d'organisation qui lui semble le plus propre à atteindre le but indiqué.

Quoique nous soyons l'ennemi déclaré de l'intervention de l'Etat dans tout ce qui n'appartient pas directement et exclusivement à la production de la sécurité, nous devons reconnaître, cependant, que le gouvernement des États-Unis se trouve dans une situation exceptionnelle, qui justifie la mesure projetée par M. Sherman. Les ressources financières des États-Unis, sont en effet puisées, pour une grande partie, dans la vente des terres publiques, ou comme on dit ici, des domaines nationaux, à laquelle est venu se joindre l'impôt foncier. D'un autre côté, la guerre ayant épuisé les ressources ordinaires et diminué le produit de l'impôt douanier, il y a urgence d'organiser tous les moyens qui peuvent tendre à augmenter le produit de la vente des terres publiques et le revenu de l'impôt foncier.

Ce qui manque pour cela, ce sont évidemment les travailleurs, qui, en Amérique, grâce à l'extrême élévation des salaires, ne tardent jamais à devenir capitalistes et acquéreurs de terres. Favoriser et encourager l'immigration de ces travailleurs, est donc pour le gouvernement des Etats-Unis un acte de bonne administration, qui lui est conseillé par son intérêt le plus urgent.

Comme moyen d'exécution de son projet, M. Sherman propose la nomination d'une commission et d'un surintendant de l'immigration, le premier aurait pour fonctions de recueillir et de publier tous les renseignements utiles aux Immigrants, tels que le prix des terres des gîtes miniers, des subsistances, des logements, des salaires affectés au travail de chaque profession, dans différentes localités, etc. Les attributions du second, consisteraient à veiller aux intérêts de ces immigrants, depuis leur arrivée au port de débarquement jusqu'au lieu de résidence qu'ils auraient choisi, 'en les préservant des écueils de diverse nature auxquels les nouveaux venus sont exposés, et en négociant leur transport, à prix réduit vers les régions de l'Ouest.

M. Sherman doute que les divers États de l'Europe, d'où peuvent Partir dés émigrants vers l'Amérique, permettent à des agents appartenant aux États-Unis, de faire des offres aux personnes disposées à émigrer, ou même de distribuer des imprimés tendant à éclairer ces personnes sur les avantages qui les attendent de l'autre côté de l'Océan. Nous croyons pour notre part qu'il y aurait autant d'injustice que d'inhumanité à interdire aux travailleurs qui. sont dans l'indigence, la faculté de chercher un meilleur sort dans une contrée mieux dotée de la nature et jouissant d'institutions plus libérales.

Tant pis pour nos vieux gouvernements d'Europe, si l'émigration de leurs sujets misérables et faméliques témoigne contre leurs institutions antilibérales et antiéconomiques, ce ne peut être pour eux qu'un salutaire avertissement de les améliorer.

Si le projet formulé par M. Sherman reçoit son exécution, nous formons le voeu que M. Louis Dochez soit désigné pour les fonctions de surintendant de l'immigration. Sa qualité de Belge, la sollicitude qu'il à témoignée pour le sort de nos classes laborieuses, la connaissance qu'il à acquise des procédés pratiques de l'immigration, nous donnent la conviction qu'il pourra rendre de grands services à son pays natal et à sa patrie d'adoption

CH. LE HARDY DE BEAULIEU.