Vaud, Switzerland GenWeb

Histoire du Canton de Vaud

Par Auguste Verdeil (1795-1856)

(Lausanne, Martignier et Compe., 1849-1852)



LIVRE TROISIEME


LE PAYS DE VAUD SOUS LA MAISON DE SAVOIE.

XIIIe-XVIe SIECLE.


Chapitre IX.

Jaques de Savoie, comte de Romont, baron de Savoie.

1465-1476.


§ 3. Grandson et Morat.

1476.

Le duc de Bourgogne dirige son armée sur la Suisse pour délivrer le Pays de Vaud. - Guillaume de La-Sarra surprend les Bernois dans Yverdon. - Yverdon brûlé par les Suisses. - Charles-le-Hardi entre dans le Pays de Vaud. - Bataille de Grandson. - Charles-le-Hardi à Lausanne. - Camp des plaines du Loup. - Jean de Gingins reprend le Bas-Valais; il assiège Sion, et est défait par les Bernois et les Haut-Valaisans. - Les Bernois et les milices de Gessenay et du Pays-d'Enhaut envahissent les mandements d'Aigle et de Vevey; ils assiègent la Tour-de-Peilz; Pierre de Gingins tué à l'assaut; la Tour-de-Peilz, Vevey, le château du Châtelard incendiés, leurs habitants massacrés par les Bernois. - Tentatives de paix à Lausanne; Louis XI les fait échouer. - Bataille de Morat. - L'armée des Suisses envahit le Pays de Vaud. - Louis XI intervient. Congrès de Fribourg. - Traité de paix des Cantons avec la maison de Savoie. - Démembrement du Pays de Vaud.

Charles de Bourgogne était à Nancy lorsqu'il prit la résolution de délivrer le Pays de Vaud, apanage du comte de Romont, grand maréchal de ses armées.

«J'ai bonne paix,» dit-il aux seigneurs de sa cour, «J'ai bonne paix avec les rois et les princes mes voisins, mais non avec les Suisses, qui ont fait grand outrage à mon cousin, le comte de Romont. J'ai l'intention de l'en venger au mois de février prochain.»

Charles, aussitôt, donne l'ordre à son armée de se diriger sur Besançon, et lui-même, suivi de la cour la plus brillante de l'Europe, quitte Nancy le 11 janvier, et, onze jours après, entre dans les murs de la cité impériale de Besançon.

Les Suisses, eux aussi, se préparaient à la guerre : les Bernois évacuaient Jougne et Orbe après y avoir mis le feu, et renforçaient les garnisons de Grandson, d'Yverdon, de Rue, de Romont et de Payerne; les Bâlois prenaient les mêmes précautions sur leurs frontières; Berne et Soleure ne comptant point sur la neutralité du margrave d'Hochberg, comte de Neufchâtel, dont le fils servait dans l'armée de Bourgogne, retenaient en ôtage le vieux comte, faisaient occuper Neufchâtel, le Val-de-Travers et la Tour-des-Bayards, clef de la Franch-Comté.

Le comte de Romont, précédant l'armée de Bourgogne, arrivait dans sa baronnie de Vaud; il s'emparait d'Aubonne, fief du comte de Gruyère, qui, dans leurs invasions, s'était déclaré pour les Suisses; il se rendait à Genève et à Chambéry, pour se concerter avec son frère, le prince-évêque de Genève, et pour hâter la levée de huit mille hommes que la régente décrétait, pour défendre les états du jeune Philibert son fils, et ceux du comte de Romont, son beau-frère.

Cependant, des hostilités avaient commencé dans le Pays de Vaud avant l'arrivée du comte de Romont. Guillaume de La-Sarra, dont le château avait été saccagé et mis en cendres peu de mois auparavant, surprit Yverdon dans la nuit du 13 janvier, et fit main-basse sur les soldates suisses logés dans la ville. Guillaume de La-Sarra attaque le château, et, donnant l'exemple, il monte le premier à l'assaut, et tombe grièvement blessé. Malgré la blessure de leur chef, les La-Sarra allaient emporter le château, lorsque le bruit se répand que l'armée suisse toute entière arrivait du côté de Payerne. Une panique soudaine s'empare et des hommes d'armes et des bourgeois; tous prennent la fuite et abandonnent la ville au premier occupant. Ce n'était point l'armée des Suisses qui approchait, mais un détachment destiné à renforcer la garnison d'Yverdon. Quelques jours après cette affaire, le conseil de la guerre des Cantons ordonna une concentration de l'armée fédérale. Rue, Romont et Payerne furent évacués, et la garnison d'Yverdon se replia sur Grandson, emmenant avec elle l'artillerie et les munitions du château qu'elle quittait.

L'armée de Bourgogne approchait. Charles quittait Besançon le 6 février; le 8 il couchait à Jougne, où il resta trois jours, inspectant et faisant défiler sous ses yeux son armée, brillante élite, forte de 20,000 hommes, réputée invincible; le 12 février il hissait son pavillon sur les ruines du château d'Orbe.

Charles avait en l'intention de pénétrer en Suisse par le Comté de Neufchâtel; mais il trouva les passages du Val-de-Travers et la Tour-des-Bayards si bien gardés par les Suisses, qu'il fut obligé de modifier son plan de campagne, et d'entrer dans le Pays de Vaud par Jougne et Ballaigues.

«Les populations vaudoises, observe M. de Gingins, accueillirent le duc de Bourgogne avec des transports d'allégresse, car elles ne voyaient dans ce prince qu'un libérateur, et le vengeur des maux incalculables dont elles souffraient depuis un an. Tous les seigneurs du pays vinrent grossier son armée ou rendre hommage à sa brillante renommée, et les bourgeois des villes lui envoyèrent des vivres et des munitions de toutes espèces. Aussi, le camp de Charles-le-Hardi ressembla-t-il bientôt à une grande foire; on y affluait de toutes parts, et on y trouvait table ouverte à tout vivant. Le comte de Romont y arriva bientôt à la tête de 8,000 hommes.

«L'armée bourguignone, que ces renforts portaient à environ 30,000 hommes, marcha sur Grandson, et se déploya en demi-cercle dès les bords de l'Arnon aux rives escarpées du lac. Grandson était donc investi de toutes parts. A la suite de deux assauts meurtriers, la ville fut emportée le 28 février, et Stein, le commandant des Suisses, fut fait prisonnier. Une partie de la garnison s'était retirée dans le château; mais, sans chefs supérieurs, les officiers furent divisés entr'eux; les uns voulaient se rendre à discrétion, les autres s'y refusaient bravement, quoiqu'ils n'eussent aucun espoir d'être secourus. Au milieu de ces altercations, un traitre, moitié alsacien et moitié bourguignon, nommé Jean de Ronchamps, fut admis dans le château. Le parti qui voulait se rendre donna cent gouldes à Ronchamps pour qu'il entreprît d'ébranler la constance de leurs camarades qui voulaient se défendre, en persuadant à ceux-ci qu'il était chargé par le duc de promettre à la garnison la vie sauve dans le cas où celle-ci rendrait la place1.» Cette honteuse manoeuvre réussit; la garnison se livra sur la foi d'une prétendue capitulation, que le duc n'avait nullement autorisée, et les trois cents hommes de la garnison furent impitoyablement pendus ou noyés.

Cette représaille du massacre des trois cents hommes de Nyon à Estavayer, et de la bourcherie des Vaudois à Orbe et aux Clées, fut due à l'exaspération des populations vaudoises contre les Allemands, et non au duc Charles, comme on n'a cessé de le répéter. Le jour même où la garnison de Grandson fut massacrée, ce prince était à plusieurs lieues de Grandson, occupé à une reconnaissance sur Vaumarcus et Gorgier, dont il s'emparait. Les Suisses, aux Clées, avaient donné la vie sauve au valet de Pierre de Cossonay, pour qu'il devint le bourreau de son maître et de la garnison des Clées; les populations vaudoises, à Grandson, par une déplorable et cruelle représaille, donnaient la vie sauve à deux soldats suisses, pour qu'ils devinssent les bourreaux de leurs camarades.

Le lendemain de la prise de Grandson, le 1er mars, l'armé bourguignone s'ébranla dès le matin, et formée en trois colonnes, fortes chacune de 10,000 hommes, s'avança dans la direction de Neufchâtel. La première, formant l'avant-garde, était commandée par le grand-bâtard de Bourgogne; la seconde, formant le centre, commandée par le duc, avait dans ses rangs la division du comte de Romont et du comte de Campobasso, chef des Italiens. L'arrière-garde avait à sa tête le fils du duc de Clèves et le comte d'Egmont.

Mais, les Suisses étaient prêts, et, au nombre de 20,000 hommes, avaient pris des positions avantageuses. A peine l'avant-garde de Charles-le-Hardi avait-elle dépassé le village de Concise, que la principale colonne des Confédérés déboucha inopinément sur les rampes boisées que dominent la chartreuse de la Lance. Cette rencontre imprévue des deux corps les plus avancés fut suivie d'un temps d'arrêt spontané. Les Suisses se jetèrent à genoux pour implorer le Dieu qui donne la victoire, tandis que les Bourguignons se signaient, croisant leurs épées et baisant la terre. Après l'accomplissement de cet acte solonnel, l'attaque commença des deux côtés avec un courage et une ardeur égale. Château-Guyon, sire d'Orbe, chargea vigoreusement les Suisses à la tête de la gendarmerie bourguignone; mais cette cavalerie ne put entamer les masses compactes des Suisses, masses immobiles et hérisées de piques, qui, fichées en terre, opposaient à la cavalerie un rempart impénétrable. Alors le grand-bâtard de Bourgogne fit avancer une batterie d'artillerie qui le suivait, et dont le feu fit des ravages dans les rangs suisses. Ceux-ci soutenaient le feu avec leur intrépitidé ordinaire; le résultat du combat était incertain, lorsque la seconde colonne des Suisses, qui avait tourné Vaumarcus par les hauteurs de Provence, parut tout-à-coup sur la gauche des Bourguignons, et se précipita sur leur flanc.

Le grand-bâtard de Bourgogne, voyant sa division sur le point d'être coupée, voulut se rapprocher du corps de bataille du duc, qui était en arrière, vers Corcelles; il se retira au petit pas, et toujours en combattant. Mais ce mouvement ne put s'exécuter avec assez d'ordre et d'ensemble pour ne pas ressembler à une déroute; soit par préméditation, soit par défaut de courage, en voyant revenir sur eux la gendarmerie bourguignone, les Italiens du comte de Campobasso lâchèrent pied en désordre. Le duc de Bourgogne chercha vainement à arrêter ce commencement de fuite, et, saissant d'une main l'étendard de St-André, et, de l'autre, couchant sa lance en arrêt, il lança son grand cheval grison contre les Suisses. Il fut bravement secondé par les troupes du comte de Romont; mais l'impulsion donné par les lâches fut plus contagieuse que l'exemple de la plus brillante valeur, et la fuite des Italiens décida du sort de la journée.

Cependant, Charles était parvenu à rallier son armée au troisième corps, qui s'avançait en bon ordre en avant d'Onnens, lorsque 4,000 Suisses, qui avaient suivi les pentes du Jura, débouchèrent par Fiez, tombèrent sur le flanc gauche des Bourguignons, entre St-Maurice et Bonvillars, en faisant retentir l'écho des montagnes des mugissements de leurs cornes alpestres.

Cette attaque imprévue, ces sons inaccoutumés, frappèrent les rangs bourguignons d'une terreur panique. Ce fut en vain que Château-Guyon, qui commandait la cavalerie de l'aile gauche, chargea à deux reprises cette colonne suisse. Château-Guyon, après des prodiges de valeur, fut tué dans un marais, près du moulin des Arnon, non loin du village de St-Maurice. Cette manoeuvre fut prise par l'infanterie, déjà démoralisée, pour le signal de la défaite. Alors, les Bourguignons, chassés comme par une puissance surnaturelle, cessèrent de combattre; ils se mirent à fuir dans toutes les directions, et furent poursuivis jusqu'à Orbe par la cavalerie alsacienne. Le duc Charles lui-même fut entrainé dans la déroute jusqu'à Jougne2.

Les résultats de la bataille de Grandson furent immenses pour les Suisses. Par la nouvelle et savante tactique de leur redoutable infanterie, par leur prodigieuse intrépidité, ils venaient de défaire l'armée la plus aguerrie de l'Europe. Le butin fut immense : munitions de guerre, vaisselle d'or et d'argent, trésor, joyaux et pierreries d'un prix inestimable; le tout fut estimé à 500,000 gouldes, soit près de 2 millions de la monnaie actuelle. Cependant, les discussions qui s'élèvrent entre les Suisses à l'occasion du partage de ce butin, les empêchèrent de poursuivre leurs avantages; plusieurs cantons rappelèrent leurs contingents, refusèrent de faire une guerre offensive, voulant, prétendaient-ils, qu'on attendît les Bourguignons à la frontière du territoire du la Confédération.

Huit jours après Grandson, Charles-le-Hardi avait réorganisé son armée, à la tête de laquelle il rentra dans le Pays de Vaud. Le 11 mars il couchait à Orbe, et le lendemain il dressait son camp sur les plaines du Loup, au-dessus de Lausanne, et établit son quartier-général à l'abbaye de Bellevaux, dont les réligieuses, les Dames Augustines, s'étaient retirées, à l'approche de l'armée, dans leur maison de la rue Madelaine, à Lausanne.

Le comte de Romont se hâta de réparer les fortifications des villes et des châteaux que les Suisses n'avaient pas absolument ruinées; il les munit de garnisons, et cantonna ses 8,000 hommes à Morges, Moudon, Rue, Romont et Payerne. Les villes du pays contribuèrent, par des dons voluntaires, aux frais de ces mesures et défense. Genève donna trois cents écus d'or, et Lausanne cent. De leur côté, les Bernois et les Fribourgeois se maintinrent à Morat, où Adrien de Bubenberg, n'écoutant plus que la voix de sa patrie en danger, s'enferma avec 1,500 Bernois et 800 Fribourgeois, commandés par Guillaume d'Affri.

Du côté du Valais les préparatifs de guerre n'étaient pas négligés. Le capitaine-général de Savoie, Jean de Gingins, sire de Belmont, à la tête d'un corps de 2,000 hommes, et secondé par les vassaux du pays, était chargé de protéger le Chablais vaudois contre les entreprises des Valaisans et des sujets du comte de Gruyère, qui cherchaient à couper le passage du St-Bernard. Jean de Gingins dut distribuer ses troupes sur une ligne étendue : son frère, Pierre de Gingins, sire du Châtelard, occupa, avec 500 hommes, le défilé de Chillon; le sire de Torrens défendait les passages des Ormonts, et le capitaine-général lui-même gardait le passage du Rhône en avant du pont de St-Maurice. Ces détachements escarmouchaient journellement avec les hommes du Gessenay, des Ormonts, du Château-d'OEx et du Haut-Valais, qui les harcelaient en tombant sur eux à l'improviste par les nombreux sentiers de leurs montagnes.

Cependant, toute l'attention de Jean de Gingins se portait sur le corps de 4,000 Italiens à la solde du duc de Bourgogne, dont il était chargé de protéger la marche par St-Bernard. Déjà ces Italiens avaient franchi la montagne et avaient repoussé les avant-postes valaisans, lorsque le landsturm valaisan se porta en masse sur leurs flancs, alors qu'ils débouchaient par l'Entremont. Ils furent mis en déroute, et perdirent plus de 1,500 hommes, tués ou égarés dans les montagnes. Jean de Gingins se porta en avant pour rallier leur débris. Mais les Italiens, rentrés dans le Val-d'Aoste, regagnèrent ensuite les bords du lac Léman par les montagnes du Chablais savoyard, traversèrent la lac à Evian, et furent se réunir à l'armée bourguignone dans son camp de Lausanne.

Les Bernois, informés de ce qui se passait dans le pays d'Aigle, avaient envoyé à Nicolas Zürkinden, châtelain du Simmenthal, l'ordre d'entrer dans le Chablais vaudois pour appuyer les valaisans contre les Italiens, dans le cas où ceux-ci auraient pu forcer les passages du St-Bernard. A la nouvelle de la déroute des Italiens, Zürkinden tourna ses armes contre le Chablais vaudois, battit le sire de Torrens et attaqua Pierre de Gingins, qui, pour ne pas être pris à dos par les gens de la Gruyère, dut se replier sur la Tout-de-Peilz, où il s'enferma avec 500 hommes. Zürkinden arriva bientôt avec une nuée de montagnards; il donna, mais sans succès, deux assauts à la Tour. Enfin, Pierre de Gingins, en combattant avec un courage désespéré, fut tué sur la brêche; la place fut emportée, et la garnison toute entière fut massacrée; huit hommes échappèrent seuls la glaive des vainqueurs. Les Allemands entrèrent ensuite à Vevey, dont tous les habitants s'étaient enfuis, et livrèrent la ville au pillage et à l'incendie. Trois jours après la mort de Pierre de Gingins, Zürkinden quitta Vevey et la Tour, s'empara du château de Châtelard, l'abandonna au pillage et le fit démanteler. Non content de cet exploit, Zürkinden frappa sur les châteaux voisins une contribution de 15,000 livres, qu'il distribua à ses soldats, et se retira dans son bailliage, laissant ce pays naguère riche et populeux, en proie à la plus affreuse désolation.3.

Pendant le cours de ces événements, le duc de Bourgogne hâtait ses préparatifs de guerre dans son camp du Loup. Lausanne était devenue le centre de toutes ses opérations, et le rendez-vous des princes et des envoyés des puissances. Le 6 avril arrivèrent les ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne, suivis bientôt par les envoyés de l'Electeur palatin, et ceux du duc de Milan. La régente de Savoie arriva aussi à Lausanne, et se logea dans le château de la Caroline, siège du Vicariat-Impérial, dont le jeune comte son fils exerçait héréditairement la charge. Ces grands personnages venait tenter un nouvel arrangement entre le duc de Bourgogne et les Suisses. On n'attendait, pour négocier, que la présence du cardinal de la Rovère, évêque titulaire de Lausanne, neveu du pape Sixte IV, et son légat. Le St-Siège mettait un grand prix à soutenir la puissance du duc de Bourgogne, comme un contre-poids aux efforts de Louis XI, qui soutenait les libertés de l'Eglise gallicane. Mais, ces espérances de paix s'évanouirent bientôt : le cardinal de la Rovère, venant d'Avignon, passa à Lyon, où Louis XI le retint sous divers prétextes, cherchant à l'intimider sur le but de sa mission. Le duc de Bourgogne, irrité de ces manoeuvres, fit déclarer au roi de France que s'il ne rendait pas la liberté au légat, il marcherait contre lui avec toute son armée. En même temps que le duc tenait ce language au roi de France, il fit dire au duc de Lorraine, qui se trouvait aussi à Lyon, où il sollicitait les secours de Louis XI, que s'il voulait se retirer de la ligue formée contre lui, il lui rendrait son duché de Lorraine. Mais, ce jeune prince, placé sous l'influence française, rejeta ces offres de paix; Louis XI lui donna une escorte de 400 lances, qui l'accompagnèrent en Alsace, où il se réunit aux troupes de l'archiduc d'Autriche, et rejoignit avec elles les Suisses à Morat.

Enfin, grâce aux intrigues incessantes de Louis XI, les conférences de Lausanne n'eurent aucun succès, et même elles ne purent s'ouvrir. Alors, Charles redoubla d'activité pour réorganiser son armée, et pour concentrer ses nouvelles troupes qui lui arrivaient des Flandres et de l'Italie. La duchesse de Savoie faisait les plus grands efforts pour soutenir la cause du duc de Bourgogne; aux 8,000 hommes commandés par son beau-frère, le comte de Romont, elle ajoutait une levée de 4,000 hommes; elle fournissait l'armée bourguignone d'effects de campement, d'habillements, et matériel et de munitions, dont cette armée était dépourvue depuis la déroute de Grandson.

Cependant, le Pays de Vaud, déjà ruiné par les invasions des Suisses, était affamé par la présences des armées, des gens de guerre, des chevaux, et des hommes de toutes les nations attachés à la suite des princes et des ambassadeurs qui accompagnaient le duc. Ce prince ne manquait d'argent, et faisait payer toutes les fournitures et les vivres dont son armée avait besoin; néanmoins, la disette de vivres parvint à un tel dégré, qu'à la fin de leur séjour dans le Pays de Vaud, les soldats se virent réduits à vivre d'herbes bouillies; cette disette fut encore augmentée par la station prolongée de l'armé au camp de Loup. Le duc, atteint d'une violente maladie au moment où ses préparatifs de campagne étaient à peu terminés, dut se faire transporter dans la ville de Lausanne, et fut retenu pendant six semaines dans une inactivité qui lui fut d'autant plus fatale, qu'elle donna aux Suisses le temps de réunir tout leurs moyens de défense.

Pendant la maladie de Charles, le comte de Romont guerroyait avec le comte de Gruyère, auquel il prenait les châteaux d'Oron et de Palézieux. En même temps, le capitaine d'Orby, avec quelques mille Savoyards, s'avançait jusqu'aux portes de Fribourg, pour faire rentrer cette ville sous la domination de la maison de Savoie; mais d'Orby fut repoussé par les bourgeois et les troupes bernoises qui occupaient cette ville.

Charles, enfin rétabli de sa maladie, passa la revue de son armée sur la plaine du Loup. Puis, le 27 mai, après avoir fait mettre le feu aux baraques du camp, il se porta au village de Morrens, et déploya son armée sur le plateau d'Echallens et du Gros-de-Vaud.

De leur côté, les Suisses redoublaient d'activité et hâtaient leurs préparatifs de défense. Poussés naguère par Louis XI, par la Souabe, par l'empereur d'Allemagne, ils étaient maintenant réduits à leurs propres forces et à quelques secours que leur envoyaient les villes d'Alsace et l'archiduc d'Autriche. Cependant, les Suisses se préparaient au combat pour les intérêts de toutes ces puissances, «et du sort des batailles qu'ils allaient livrer au vaillant bourguignon dépendait le sort de l'Europe.4

A l'approche de Charles-le-Hardi, l'armée fédérale était rassemblée en arrière de Morat, au nombre 11,000 piques, 10,000 hallabardes, 10,000 arquebuses, et 4,000 cavaliers de l'Alsace. Le duc de Bourgogne, également avec 35,000 hommes, s'avançait le long de la vallé de la Broie, en détachant le comte de Romont et un corps de 12,000 hommes, avec l'ordre de se porter au delà de Morat, sur Montillier, afin de prendre en flanc l'armée suisse, et de s'emparer des hauteurs qui dominent Morat du côté de Fribourg.

L'histoire a décrit la bataille qui se livra sous les murs de Morat; elle a ranconté la victoire qui immortalisa la vaillance des Suisses, et les plaça au-dessus des premiers soldats de l'Europe.... La déroute des Bourguignons fut complète; le comte de Romont, détaché du champ de bataille, put seul opérer sa retraite en bon ordre, en suivant le bord septentrional du lac de Morat, en passant le pont de Sugy, d'où il suivit la côte orientale du lac de Neufchâtel, et parvint à gagner Yverdon, Jougne et Pontarlier.

La journée de Morat fut fatale à Charles-le-Hardi; non-seulement il perdit 9,000 hommes tués sur le champ de bataille, un nombre resté inconnu d'hommes noyés dans les eaux du lac de Morat, plus de 1,200 nobles chevaliers, toute son artillerie et son matériel de guerre; mais, ce qui lui fut plus fatal encore, il perdit, dans la journée de Morat, tout le prestige qui, jusqu'à ce jour, avait entouré son nom, prestige que la déroute de Grandson avait à peine obscurci.

Charles, après des prodiges de valeur sur le champ de bataille, après avoir vu tomber à ses côtés l'héroïque duc de Somerset et ses plus intrépides officiers, se fit jour, avec 3,000 cavaliers, au travers de la cavalerie allemande, dont les coureurs avaient déjà atteint le village de Faoug, et parvint à Payerne, où il s'arrêta quelques instants. De cette ville il courut tout d'une traite jusqu'à Morges, où il arriva dans la nuit, sans avoir proféré une parole, et n'ayant plus autour de lui qu'une douzaine de cavaliers.

Le comte de Romont et le régente de Savoie vinrent rejoindre à Gex le duc de Bourgogne. Le premier, afin de prendre ses ordres comme maréchal de Bourgogne, et la régente, pour se concerter avec lui dans la conjoncture difficile où ils se trouvaient l'un et l'autre. Charles, prévoyait que Louis XI profiterait de ses désastres pour porter les derniers coups à sa puissance abattue, et se rendrait maître des états du jeune duc de Savoie, pour priver la Bourgogne du seul moyen de refaire son armée. Aussi, il engagea la régente à le suivre en Bourgogne avec le jeune duc, pour faire cause commune avec lui et pour s'opposer à l'influence de Louis XI. Le comte de Romont et l'évêque de Genève appuyèrent fortement les instances du duc.

On ignore si la duchesse régente consentit à suivre le duc dans ses états, ou si, craignant que le parti français ne reprît, à la cour de Savoie, la prépondérance qu'elle n'avait pu combattre qu'avec l'appui de Charles de Bourgogne, elle voulut paraître céder seulement à la violence, afin de se ménager une excuse auprès de son frère Louis XI. Quoi qu'il en soit, la régente retourna à Genève, et fut enlevée, avec ses enfants, aux portes de cette ville par les gens du duc de Bourgogne, et emmenée captive en Franche-Comté. Cependant, le jeune duc Philibert, son fils, fut enlevé, avant le passage du Jura, par son gouverneur, le sire de Rivarol, et ramené à l'évêque de Genève, qui le conduisit à Chambéry.

La victoire de Morat fut signal de nouveaux désastres pour le Pays de Vaud. Après deux jours de repos, 12,000 Confédérés inondaient, pour la seconde fois dans un an, ce malheureux pays, portant en tous lieux le feu et la dévastation. Lausanne, qui, dans la première invasion, s'était rachetée par une forte contribution, ne fut point épargnée. Le comte de Gruyère, qui s'était lancé, avec ses vassaux, à la poursuite du duc de Bourgogne, arriva le premier dans cette ville, se fit donner cent écus d'or pour lui-même, et leva une contribution en nature pour ses gens. Le lendemain, les troupes suisses arrivèrent, et pillèrent Lausanne, abandonnée par la plupart de ses habitants, et enlevèrent tout sans respect ni pour les églises, ni pour les couvents, ni pour les propriétés particulières.

L'armée se porta ensuite sur le Jura, et s'empara du château de St-Cergues. Alors, Genève, le Faucigny, toute la Savoie, enfin, furent menacés par les Suisses, partout précédés de la terreur. Leurs avant-postes étaient déjà aux portes de Genève, lorsque Louis XI, intervenant tout-à-coup, les arrêta. Ce monarque, dès le commencement de la guerre, avait quitté sa retaite du Plessis, et, dès la ville de Lyon, il surveillait les événements, prêt à agir au moment favorable à ses intérêts. La victoire des Suisses à Morat avait couronné le succès de ses intrigues : sans tirer l'épée, il avait abattu son puissant rival. Toutefois, il ne voulut pas que les états du jeune duc de Savoie, son propre neveu, devinssent la proie des Cantons. Aussi, dès que sa soeur, le duchesse Yolande, fut enlevée par le duc de Bourgogne, Louis XI s'empara de la tutelle de son neveu Philibert, et les Suisses, en arrivant aux portes de Genève, rencontrèrent ses ambassadeurs, qui exigèrent une suspension d'armes entre les Cantons et la Savoie. Alors, les Suisses se dirigèrent sur la Franche-Comté, qu'ils dévastèrent, pendant que la diète des Cantons, arrêtait avec Louis XI, que les conditions de la paix avec la Savoie seraient réglées dans un congrès, dont la réunion devait avoir lieu à Fribourg le 25 juillet.

Ce congrès était composé des éléments les plus opposés : c'étaient les chefs vainqueurs de Grandson et de Morat, députés par les Cantons et par les villes d'Alsace; fiers de leur victoire, ils élevaient haut leurs prétentions. On y voyait les envoyés de l'archiduc d'Autriche, ceux du comte palatin, ceux des évêques de Bâle et de Strasbourg, le duc de Lorraine en personne; ces personnages voulaient préserver de la ruine une maison princière contre l'avidité des bourgeoisies suisses; ils voulaient, surtout, que les Suisses, en paix avec la Savoie, pussent tourner leurs armes victorieuses contre Charles, dont ils cherchaient à abattre la puissance en Alsace et en Lorraine. Enfin, on remarquait aussi les députés des villes du Pays de Vaud et l'évêque de Genève, faibles représentants de la maison de Savoie. Quant à Louis XI, quoique absent du congrès, il en était l'âme cependant; son gendre, le prince de Bourbon, grand amiral de France, et le confident de ses plus secrètes intentions, y assistait en son nom.

Berne voulait garder ses conquêtes, le Pays de Vaud tout entier dès St-Maurice à Coppet; même elle prétendait qu'on lui cédât Genève pour prix de la rançon que cette ville n'avait pas encore entièrement payée. Le prince de Bourbon ne pouvant réussir à modérer ces prétentions exorbitantes, agit auprès des Cantons orientaux, dont il partvint à exciter la jalousie contre l'orgueilleuse Berne. Après de longues discussions, souvent orageuses, le congrès arrêta que les prétentions des Cantons seraient revoyées au jugement d'une cour arbitrale, composée du duc de Lorraine, du prince de Bourbon, du comte de Gruyère et du chevalier Herter, député des villes d'Alsace.

Enfin, le 14 août 1476, après vingt-deux jours de conférences, un traité de paix fut conclu, sur les bases suivantes, entre les Suisses et la maison de Savoie :

TRAITE DE FRIBOURG

  1. Le Pays de Vaud, à l'exception des villes et des seigneuries réservées par les Suisses, est restitué à la maison de Savoie contre une indemnité de 100,000 florins de Savoie, soit 50,000 florins du Rhin, mais sous la condition expresse que la baronnie de Vaud ne sera plus détachée à l'avenir du duché de Savoie à titre d'apanage, et que le comte de Romont en demeurera perpétuellement exclu.
  2. Le duc de Savoie remboursera à la ville de Fribourg la somme de 25,600 florins du Rhin, solde des 44,000 gouldes que feu le duc Louis de Savoie s'était engagé à lui faire, lorsque la susdite ville de Fribourg, abandonnée par son seigneur, l'archiduc d'Autriche, s'était volontairement donnée au susdit duc de Savoie.
  3. Morat, Illens, Grandcour, Cudrefin, Cerlier, Montagny-le-Corbe, Grandson, Orbe, Echallens, les Ormonts, Aigle, Bex et toutes les communautés du Chablais vaudois jusqu'au lac Léman, restent en commun sous la souveraineté des huit Cantons confédérés et celles des villes de Fribourg et de Soleure.
  4. Genève paiera aux Cantons suisses, à Fribourg et à Soleure, la rançon qu'elle s'était engagé à leur payer à l'époque de la première guerre (1475).
  5. Le roi de France est libre et demeurera libre d'occuper la ville de Genève par ses troupes lorsque bon lui semblera.



La maison de Savoie, dont les trésors étaient épuisés, ne put payer aux Suisses les indemnités de guerre dont la frappait le traité de Fribourg; aussi, fut-elle obligée de leur hypothéquer le Pays de Vaud. Dès cette époque, la ville de Berne, déjà souveraine, ou excerçant au nom des Cantons la souveraineté sur plusieurs villes vaudoises et sur un grand nombre de seigneuries de cette contrée, ne cessa d'en couvoiter la souveraineté toute entière, et saisit, et même fit naître toutes les circonstances favorables à ses projets ambitieux5.


1De Gingins, Lettres, etc. 105 à 107.

2Extrait de Gingins, Lettres, etc., 108 à 112.

3Ce fut dans ces deux invasions que le château d'Aigremont, fief du seigneur de Pontverre, le château de Duin, dont les ruines dominent la plaine de Bex, et le château de St-Triphon furent détruits, et que la noblesse des quatre mandements d'Aigle quitta cette contrée. Berne, en prenant possession des quatre mandements, récompensa les gens du Gessenay, de Château-d'OEx et des Ormonts, en leur concédant une partie des redevances féodales de cette contrée. Après le traité de Fribourg en 1476, les seigneurs du pays, les Compeis, seigneurs de Torrent et vidomes d'Aigle; les Rovéréaz, seigneurs d'Ollon et de St-Triphon; les Blonay et les Tavel, co-seigneurs de Bex; et les seigneurs d'Aigremont revinrent dans leurs foyers, et firent hommage à la ville de Berne, qui leur restitua une partie de leurs possessions. (F. de Gingins, Développement de l'indépendance du Haut-Valais.)

4De Gingins, Lettres, etc.

5D'après M. de Gingins, Lettres, etc.


Coordinator for this site is John W. McCoy
This page last updated Wednesday, 03-Feb-2010 08:30:09 MST