Vaud, Switzerland GenWeb

Histoire du Canton de Vaud

Par Auguste Verdeil (1795-1856)

(Lausanne, Martignier et Compe., 1849-1852)



LIVRE DEUXIEME


EPOQUE FEODALE.

XIe-XIIIe SIECLE.


Chapitre V

Décadence de la Féodalité.

1218-1263.

Les seigneurs appauvris par le luxe et par les guerres. - Affranchissement des villes et des villages. - Pierre de Savoie: origine de sa fortune. - Aimon de Savoie. - Troubles dans l'évêché de Lausanne. - Boniface abdique l'épiscopat. - Guerre civile à Lausanne. - Pierre de Savoie s'empare de Lausanne. - Il fait reconnaître Jean de Cossonay évêque de Lausanne. - Pierre de Savoie profite de l'appauvrissement des seigneurs pour acheter la suzeraineté de leurs fiefs. - Il est nommé protecteur impérial des villes de Fribourg, de Morat, de Berne et de Lausanne pendant la vacance de l'Empire, et achète des droits sur Genève, la Valais et le Comté de Gruyère. - Il contient les seigneurs par une force militaire imposante.

Les guerres continuelles que les seigneurs du Pays de Vaud durent soutenir pour conserver leur indépendance et leurs droits, le luxe de leur châteaux, les armes, les équipages, les habits somptueux avec lesquels ils voulaient paraître à la cour des princes, à la guerre et aux fêtes chevaleresques, si fréquentes et si brillantes à cette époque, les appauvrirent; leur ruine fut consommée, lorsqu'un engouement général appela toute la valereuse noblesse aux croisades, expéditions pieuses auxquelles prirent part les Monfaucon d'Orbe, les Grandson, les Gryère et les Blonay. Toutefois, cet appauvrissement de la noblesse fut loin d'être un mal pour le pays, car les seigneurs, pour rétablir leur fortune, durent aliéner des terres à leurs paysans, moyennant des redevances annuelles, des obligations de corvées, des dîmes sur les récoltes des terrains concédés, enfin, des cens annuels. Ces paysans, devenus libres et propriétaires, se formèrent en communautés, et dans chacune d'elles on vit des paysans, honnêtes-hommes, régir les biens des communiers, former un corps adminstratif, origine de la magistrature communale. Il en fut de même dans toutes les petites villes du Pays de Vaud; le luxe qui appauvrissait les seigneurs fut un bienfait pour les habitants de ces villes, car en donnant de l'occupation aux métiers, il fit augmenter le nombre des artisans, et régner chez les bourgeois une aisance qui ne tarda pas à éveiller en eux le goût de la liberté, en même temps qu'elle leur donna les moyens de l'acquérir de leurs seigneurs.

Cependant, les redevances que les communiers des villages et les bourgeois des villes contractaient à l'égard des seigneurs furent loin de suffire à leurs dépenses, toujours plus grandes, et au luxe inouï qui régnait dans leurs châteaux. Aussi, la plupart des seigneurs étaient obérés, et beaucoup d'entr'eux avaient dû engager leurs terres, lorsqu'un prince de la maison de Savoie apparut dans le Pays de Vaud, et par la puissance de son or, parvint à soumettre les seigneurs à sa suzeraineté, et porta un coup mortel à la féodalité, en étabilssant un pouvoir central tout nouveau dans cette contrée.

Ce prince était Pierre de Savoie, l'un des fils du comte Thomas, que nous avons vu s'emparer du château impérial de Moudon, de Romont, de Rue, et donner sa fille Marguerite au comte de Kybourg.

Thomas avait neuf fils et plusieurs filles, et comme un statut de l'empereur Fréderic-Barberousse défendait aux souverains des états faisant partie de l'Empire de diviser leurs états entre leurs héritiers, il avait voué sept de ses fils à l'Eglise, qui, alors, offrait une brillante carrière aux fils cadet des familles princières. Ainsi, Pierre, septième fils du comte de Savoie, devint prieur de la collégiale d'Aoste, et son frère Philippe qui, appelé aussi à jouer un grand rôle dans les destinées du Pays de Vaud, fut chanoine et primicier de la cathédrale de Metz, puis archevêque de Lyon. Mais Pierre, bientôt dégoûté de la vie cléricale, quitta l'Eglise et embrassa la carrière des armes, plus conforme à ses goûts, et devint un des plus valeureux chevaliers de son époque.

A la mort de Thomas, en 1233, Amédée, l'ainé de ses fils, hérita de la souveraineté des états de Savoie, tandis que Pierre ne reçut en partage que les fiefs de deux seigneuries de peu d'importance. Se voyant si mal partagé, Pierre ne crut pas, ou plutôt feignit ne pas croire à la réalité du testament de son père; il refusa ce qu'il renfermait en sa faveur, et se ligua avec Aymon, l'un de ses frères, qui avait reçu en partage les fiefs des seigneuries du vieux et du nouveau Chablis, comprenant tout le territoire situé entre le Mont St-Bernard et la rive méridionale du Léman, dès la Veveyse jusqu'à l'Arve, près de Genève. Les deux frères armèrent leurs vassaux des deux Chablais, passèrent le St-Bernard, et tentèrent de s'emparer de la vallée d'Aoste, où Pierre avait conservé un grand nombre d'adhérents. Mais le comte Amédée IV fut secouru, dans cette guerre que lui livrèrent ses frères, par les marquis de Montferrat et de Saluces, et les hostilités furent bientôt terminées par une médiation et un traité conclu le 23 juillet 1234.

Ce traité confirma Aymon dans ses droits, et augmenta son apanage. Aymon de Savoie, atteint d'une affreuse maladie, la lèpre, vécut, dès cette époque, dans le vieux Chablais; il se voua aux exercices de la dévotion, et combla de largesses les couvents de Hauterive et de St-Maurice. Il fit construire l'hospice de Villeneuve, «et la consacra, dit l'acte de fondation du 26 juin 1236, non-seulement à l'entretien des pauvres et des pélerins, mais aussi à celui des malades.» Peu d'années après cette pieuse fondation, qui, en 1806, a été utilisée pour subvenir aux dépenses des hospices du canton de Vaud, Aymon mourut à Monthey en 1237.

Quant à Pierre de Savoie, dont les historiens ses contemporains parlent comme d'un prince remarquable par sa haute stature, par sa force, par son esprit belliqueux et par toutes les qualités des paladins du moyen-âge, il rechercha une fortune que sa famille paraissait lui refuser. Déjà, en 1233, la fortune lui sourit, lorsque le sire de Faucigny, seigneur du territoire formé par la vallée de l'Arve, et par les contrées élevées qui entourent le Mont-Blanc, alors nommé la Montagne-Maudite, lui donna la main de sa fille Agnès. Prévoyant sans doute la brillante destinée de son gendre, et n'ayant point de fils, le sire de Faucigny assura à Pierre la succession du Faucigny, au préjudice de ses deux autres filles: Eléonore, dame de Gex, et Béatrix, dame de Thoire et de Villars.

La fortune ne tarda pas à favoriser encore Pierre de Savoie, lorsqu'en 1235 sa soeur, femme de Raymond-Bérenger comte de Provence, donna la main de sa fille à Henri III, roi d'Angleterre. Pierre accompagna sa nièce Eléonore en Angleterre, assista à son mariage à Cantorbery, et à son couronnement à Westminster. Il resta à la cour d'Henri III; il le suivit dans ses guerres; il acquit de la gloire dans les combats, et du crédit dans les conseils du roi son neveu. Des honneurs et d'immenses richesses furent la récompense des services qu'il rendit en Angleterre à la cause royalte, sans cesse menacée pas les barons de ce royaume. Ainsi, pendant le cours de son règne, Henri III le nomma comte de Richmont, gouverneur du château de Douvres, avoué de Fulbec, et seigneur de plusieurs terres; il lui donna bénéfices des péages des comtés de York, de Suffolk, de Lincoln, de Norfolk, de Cambridge et d'Hertford, et lui fit don du magnifique palais, qui existe encore à Londres sous son ancien nom de palais de Savoie. Enfin, pendant toute sa vie, Pierre demeura le conseiller intime du roi son neveu, et fut son ami le plus dévoué.

Cependant Pierre de Savoie n'ignorait pas que les seigneurs anglais étaient irrités des avantages que leur roi accordait aux étrangers, et il prévoyait qu'un jour les barons pourraient bien renverser son neveu du haut du trône de la Grand-Bretagne. Aussi, il songea à se créer une principauté dans l'Helvétie-Romande, où une féodalité divisée et déchirée par l'influence étrangère, se rangerait probablement avec impressement sous la suzeraineté d'un prince, dont les moeurs et le langage ne seraient pas incompatibles avec la nationalité romande. La prodigieuse activité de Pierre de Savoie lui permit de poursuivre son plan, et chaque année, à peu près, le vit et à la cour, et dans les champs d'Henri III et au château de Chillon, résidence qu'il aimait et qu'il se plaisait à embellir. Pierre de Savoie jugea bientôt que l'or dont il disposait lui donnerait aisément la toute-puissance sur la noblesse appauvrie du Pays de Vaud, et même sur les possessions de la maison de Kybourg dans l'Helvétie-Allemande, possessions dont sa soeur Marguerite, femme d'Hartmann comte de Kybourg, privé d'enfants, était la principale héritière. Aussi, le prince savoyard, attentif à tout ce qui se passait dans les Helvéties, cherchait à profiter de toutes les circonstances favorables à l'accomplissement de ses projets, lorsque des troubles survenus à Lausanne à l'occasion de la nomination d'un évêque, lui fournirent le prétexte de s'immiscer dans les affaires de ce diocèse, et dans celles du Pays de Vaud.

L'évêque Guillaume d'Ecublens, mort en 1229, n'avait pu être remplacé, les chanoines du chapitre étant divisés sur le choix de son successeur. Après deux années de vacance du siège épiscopal, pendant lesquelles l'évêché fut administré pas Phillipe de Savoie, alors primicier de Metz, le pape Grégoire IX intervint, et nomma à l'évêché de Lausanne un pieux personnage, Boniface, directeur de théologie (écolastre) à la cathédrale de Cologne. Le nouvel évêque lutta, mais en vain, contre les factions qui agitaient non-seulement le chapitre épiscopal, mais divisaient aussi en deux partis hostiles les habitants de Lausanne: l'un formé des citoyens de la ville épiscopale, la Cité; l'autre, composé des bourgeois du Bourg, ville séculière, plus ou moins dépendante de l'Evêque et du chapitre. Enfin, las des scènes de violence et de la guerre civile, dont il était le prétexte, l'évêque Boniface quitta Lausanne en 1239, se rendit auprès du Pape, entre les mains duquel il résigna l'épiscopat, et se retire dans un monastère de l'ordre de Citeaux. Le Pape, en communiquant au chapitre les lettres de cette résignation, lui envoya la sommation suivante:

Grégoire, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos chers fils du chapitre de Lausanne, salut et bénédiction apostolique!

Notre Vénérable frère Boniface, ci-devant évêque de Lausanne, ayant paru en notre présence, nous a demandé avec beaucoup d'instances la permission d'abdiquer, pour diverses raisons, et quoique nous ayons trouvé à propos de la lui refuser, vaincu enfin par l'importunité de ses prières, nous avons cru devoir le dégager du lien qui l'attachait à cette Eglise, avec les honneurs pontificaux.

Cependant, ne voulant pas que la dite Eglise souffre des pertes par une longue vacance, Nous commandons, par nos lettres apostoliques, à tout votre corps, que dans les trois mois après la réception des présents, vous établissiez, par une élection canonique, un personnage capable pour votre pasteur, avec le conseil de nos Vénérables Frères, l'Archevêque de Besançon et l'Evêque de Langres, dans la probité desquels nous avons pleine confiance au Seigneur.

Faute de quoi, nous leur mandons, par nos lettres, qu'ils pourvoient, à l'extraordinaire, et par notre autorité, au Siège de l'Eglise susmentionnée, mettant de côté tout appel, et menaçant les opposants de la censure ecclésiastique.

Donné à Anagré, l'an XIII de Notre Pontificat1.

Malgré ce Bref du St-Père, le chapitre ne put parvenir à réunir ses voix sur un seul des prétendants à l'évêché. Quelques chanoines nommèrent Jean de Cossonay, d'autres Philippe de Savoie. Les troubles recommenceèrent et on en vint aux mains. Le sire de Faucigny entra de vive force à Lausanne pour soutenir la nomination du frère de son gendre. Le parti de Jean de Cossonay prit les armes, et les hostilités eurent lieu. Cependant, par l'influence du prévôt Cuno d'Estavayer, une trève fut conclue, et des négociations furent ouvertes au Port-de-Pully. Toutefois, Jean de Cossonay voyant que Philippe de Savoie, appuyé par l'influence de sa famille, allait l'emporter, fit irruption à Lausanne avec les chevaliers et les vassaux de la puissante maison des sires de Cossonay, et s'empara du palais épiscopal. Jean de Cossonay fut reçu aux acclamations des habitants du Bourg, tandis que ceux de la Cité se préparaient à repousser cette agression. Le sire de Faucigny recourut aussi à la force des armes et vint assiéger Lausanne. Les nobles et bourgeois du Bourg soutinrent le siège avec courage, quoique la guerre civile exerçât ses fureurs entre les deux villes. Les habitants de la Cité combattirent avec un tel acharnement contre leurs concitoyens du Bourg, que toutes les rues entre le Bourg et la Cité furent réduites en cendres.

Pendant ces scènes de carnage et de désolation, mille hommes de Berne, de Morat et d'Avenches arrivèrent au secours du Bourg et des partisans de Jean de Cossonay, et attaquèrent la Cité par la porte de St-Maire. Tandis qu'au dedans et au dehors des murs de Lausanne aucun parti ne respectait ni les édifices sacrés, ni les propriétés publiques ou particulières, Pierre de Savoie vint au secours du parti de son frère Philippe, et à la tête de six mille hommes, assiègea le Bourg, donna l'assaut et pénétra dans la ville, portant partout le meurtre, le brigandage et l'incendie. Lausanne, dans cette journée, subit toutes les horreurs, suites ordinaires d'une prise d'assaut.

Enfin, las de pillage, les vainqueurs consentirent à traiter; des négociations furent ouvertes à Evian, et la paix y fut conclue, en 1244, par l'intervention de cinq médiateurs. Ce fut dans cette circonstance que les projets ambitieux de Pierre de Savoie commencèrent à se dévoiler. Il sacrifia la candidature de son frère Philippe, et fit reconnaître Jean de Cossonay comme évêque de Lausanne, mais sous des conditions qui assuraient à la maison de Savoie une grande influence, non-seulement sur le Pays de Vaud, mais sur tout le diocèse de Lausanne. Voici un résumé de ce traité:

«L'Evêque céde au seigneur Pierre de Savoie tous les droits temporels de l'Eglise sur Romont, sur la contrée située entre les deux Glanes et sur Rossens. Il céde l'hommage que l'Eglise avait acquis de la moitié du château d'Estavayer, et dont Pierre de Savoie avait acheté l'autre moitié du seigneur d'Estavayer. (Par cette transaction, la maison d'Estavayer devenait vassale du prince savoyard.)

«L'Evêque s'engage à faire observer l'hommage de vassalité que le sire de Cossonay, le jour de la signature du traité, prête à Pierre de Savoie, et promet de ne point s'opposer par les armes temporelles à l'acquisition que Pierre se propose de faire de la seigneurie d'Essertines, se réservant toutefois d'user au besoin des armes ecclésiastiques pour protéger les droits de l'Eglise de Lausanne.

«De son côté, Pierre de Savoie s'engage à tenir en fief de l'Eglise toutes les prérogatives qu'il vient d'obtenir sur Bossens, sur les deux Glanes et sur Estavayer, et reconnait ainsi la suprématie de l'Eglise de Lausanne. Enfin, il céde à l'Evêque, en toute propriété, les droits que la maison de Savoie peut avoir sur le château de Lucens, sur la terre de Mont et ses seigneuries.»

Après ce traité, qui, probablement, fut conclu par les agents de Pierre pendant qu'il était en Angleterre, suivant la fortune de son neveu le roi Henri III, Pierre de Savoie ne cessa d'augmenter le nombre de ses vassaux dans le Pays de Vaud, en versant à pleines mains l'or de l'Angleterre. En 12422, il acquit des droits hypothécaires sur les terres de Bioley-Magnoux, de Correvon et d'Oppens, et Guillaume sire de Bioley, chargé de dettes, lui fit hommage, ainsi que ses trois fils, des seigneuries que sa famille possédait. Au mois de mai 1244, Rodolphe, comte de Gruyère, reconnut Pierre de Savoie comme son seigneur suzerain et lui rendit hommage. Les seigneurs de Châtel-St-Denis en Fruence, territoire qui s'étend depuis Châtel jusqu'à l'Alliaz, se déclarèrent vassaux de Pierre, promettant d'observer la sentence qu'il prononcerait sur un différend, au sujet duquel ils guerroyaient depuis longtemps avec le sire de Grandson, celui de Champvent et celui d'Oron, soutenus par les bourgeois de Payerne et de Fribourg. L'évêque de Sion, qui possédait des terres et des droits féodaux dans le Vully, les vendit à Pierre par acte passé le 17 may 1246, pour le prix de quatre-vingt-deux marcs d'argent, bonne monnaie sterline, dit l'acte de vente (environ 14,000 fr. de notre monnaie actuelle). En 1248 Pierre, seigneur de Villars, lui vendit la suzeraineté sur Torny-le-Petit, et lui rendit hommage.

Ce fut principalement en 1250 que Pierre de Savoie acquit le plus grand nombre de possessions et de droitures féodales dans le pays romand. Au mois de janvier, Rodolphe, seigneur de Rue, lui céda tout pouvoir sur sa châtellenie de Rue; Philippe, seigneur de la Tour, lui vendit tout ce qu'il tenait en fief du comte de Genevois à la Tour-de-Peilz, savoir, le péage du sel et l'avouerie de Port-Valais, avec la pêche du Rhône, le tout pour le prix de trente livres; le 2 février, Jaques sire d'Estavayer, lui fit hommage de ce qu'il possédait encore à Estavayer, avec la suzeraineté sur les châteaux de Corbières et de Pont-en-Ogo; la même année, appelé comme arbitre entre le chapitre des chanoines de Lausanne et le sire de Belmont, au sujet de l'avouerie d'Essertines, de Vuarrens et de Vuarengel, Pierre acquit, moyennant finance, l'avouerie contestée. Enfin, il reçut de Guillaume, comte de Genevois, dix mille marcs d'argent au lieu de trente-cinq mille que celui-ci lui devait, et reçut de plus, à titre de gage, le château de l'Ile, à Genève, et le château des Clées, exceptant de cette remise les droits que le comte de Genevois prétendait avoir dans la cité de Lausanne et à Pully. En 1251, Pierre de Savoie continuant ses conquêtes financières, acquit d'Aimon, sire de La-Sarra, la suzeraineté du château de Belmont; Ulrich d'Arberg, de la maison de Neufchâtel, lui vendit la suzeraineté des châteaux d'Arconciel et d'Illens sur la Sarine. Enfin, plusieurs chevaliers et seigneurs inférieurs du Pays de Vaud, lui firent hommage et lui prêtèrent serment de fidélité.

Dans l'année 1254, Pierre de Savoie eut des différends avec les bourgeois de Fribourg, qui voyaient avec inquiétude que ses possessions touchaient déjà à la banlieue de leur ville, et des hostilités eurent lieu entre les Fribourgeois et les Vaudois vassaux du prince savoyard. Celui-ci envoya contre Fribourg les bourgeois de Moudon, de Romont et de Payerne, et ses nouveaux vassaux le comte Rodolphe de Gruyère, le sire d'Arberg, le sire de Montagny, le sire de Corbières et d'autres seigneurs ses hommes-liges, qui assiégèrent la ville de Fribourg. Cependant, le 12 mars, intervint un arbitrage composé des seigneurs de Champvent et de Ferney pour Pierre de Savoie, et du chevalier Pierre de Villars et Pierre Rich pour les bourgeois de Fribourg. Ces personnages choisirent pour sur-arbitre Aimon, prieur du douvent des dominicains de l'ordre des Frères Prêcheurs de Lausanne, et de différent fut aplani, au moins pour quelque temps.

Bientôt des événements qui se passaient en Allemagne ouvrirent un nouveau champ à l'ambition de Pierre de Savoie. Les comtes de Kybourg, héritiers de la maison de Zaeringen, éteinte par la mor du duc Berthold V, vexaient dans toutes les circonstances les bourgeois de la ville de Berne; ainsi, ils attaquèrent les Bernois, alors que ceux-ci voulaient jeter un pont sur l'Aar. Pour faire cesser ces vexations, les Bernois eurent recours à la médiation de Pierre de Savoie, qui termina le différend à l'avantage de Berne.

Cependant, des sujets de haine s'étaient déjà élevés entre les maisons de Kybourg et de Savoie au sujet du douaire de la soeur de Pierre, veuve du comte de Kybourg. Cette princesse, quoiqu'elle n'eût point donné d'héritier à son époux, avait toutefois acquis son affection, et outre les avantages qui lui avaient été assurés par son contrat, passé à Moudon en 1218, elle avait reçu de brillants apanages du comte Hartmann. L'un de ces apanages était la seigneurie de la ville de Fribourg, qu'Hartmann-le-Jeune, successeur de son oncle, convoitait depuis longtemps. Ce prince convoitait même la suzeraineté de Berne, ville impériale, qui, par conséquent, ne relevait que de l'Empereur. Aussi fut-il vivement irrité lorsqu'il vit les Bernois appeler l'intervention de Pierre de Savoie. Il continua donc à exercer toutes espèces de vexations à leur égard. Les bourgeois de Berne furent toujours plus alarmés des prétentions de ce prince, ennemi acharné des libertés et des franchises des villes; mais trop faibles pour résister seuls les armes à la main, ils songèrent à se placer sous la suzeraineté de Pierre de Savoie, qui, partout dans ses nouveaux états, favorisait les libertés des communes, se montrait bon ménager de leurs deniers, partisan de l'ordre et d'une justice impartiale, et protecteur du commerce des villes, auxquelles il accordait de nouvelles foires et de nouveaux marchés. Dans le but d'obtenir cette suzeraineté, les Bernois envoyèrent une députation au comte de Waldeck, vicaire-général de l'Empire pour Guillaume de Hollande, élu roi des Romains.

Leurs députés se plaignirent de l'oppression d'Hartmann de Kybourg, et représentèrent que Pierre de Savoie, prince dévoué à l'Empire, était seul capable par la proximité de ses états, de protéger la ville de Berne contre les projets de la maison de Kybourg. Ces députés réussirent dans leur mission, et le 7 mai 1250, rapportèrent un diplôme à Pierre de Savoie, par lequel le comte de Waldeck l'invitait à prendre, au nom de l'Empire, la défense des villes libres de Bâle, de Berne et de Morat, contre les molestations du comte de Kybourg, promettant de l'indemniser de tous ses frais et dépens pour le soutien de cette cause.

Pendant le cours des négociations entre les Bernois et le comte de Waldeck, Pierre de Savoie continuait à étendre sa domination dans les pays romande, et toujours aux dépens de la féodalité. Il s'assura des gorges et des passages les plus importants de la vallée de Gruyère, le Pas-de-la-Tine, la tour de Château-d'OEx et le château de Vanel, dont Rodolphe comte de Gruyère lui fit hommage au mois de mars 1255. A la même époque, les seigneurs Aimon de Montagny, Ulrich de St-Martin-Cronay et Hugues de Palézieux firent hommage à Pierre de leurs châteaux et de plusieurs de leurs villages.

Dès que la ville de Morat reçut le rescrit du comte de Waldeck, elle se plaça sous la protection de Pierre de Savoie et l'adopta en qualité de seigneur, jusqu'à ce que l'empereur Guillaume fût en possession des états de l'Empire. Les bourgeois de Morat remirent à leur nouveau seigneur tous les droits et tous les revenus que l'Empire possédait dans leur ville. Enfin, par cet acte de vassalité, conclu pour quatorze ans, ils s'engagèrent à agréer Pierre de Savoie pour leur seigneur, dans le cas où l'Empereur lui accorderait l'investiture de Morat.

En 1256, Pierre fit la guerre en Piémont pour son frère, le comte régnant, et alla en Angleterre, d'où il revint en France pour traiter de la paix entre ses deux neveux, les rois de France et d'Angleterre. De retour au Pays de Vaud, en 1257, il acheta du comte de Gruyère l'avouerie de Vevey. Cette ville, qui s'éleva à une si haute prospérité sous la domination de la maison de Savoie, était alors partagée entre divers seigneurs: l'avouerie, ou vidomat, appartenait au comte de Gruyère, mais le sire de Blonay la tenait à titre de gage ou d'hypothêque; la mayorie, ou mairie, était héréditaire dans la maison des sires d'Oron; enfin, l'évêque de Lausanne et le sire de Vuippens possédaient des droits féodaux dans cette ville. Pierre de Savoie, en achetant l'avouerie, acquit le principal de ces droits, et le paya 420 livres lausannoises (17,000 francs).

Il acquit, à la même époque, le château fort de Commugny, ancienne seigneurie du monastère de St-Maurice. L'évêque de Lausanne lui vendit le village de St-Livres, près l'Aubonne. Le seigneur de Servion lui vendit l'avouerie de sa seigneurie, qu'il tenait déjà en fief de Pierre de Savoie. Cette charge n'était pas sans importance, car l'avoué faisait rendre la justice, et recevait pour cela de chaque feu une coupe d'avoine et une poule, et quiconque tenait charrue lui devait une journée de labour par an.

Une nièce de Pierre de Savoie, Sancie de Provence, soeur de la reine d'Angleterre, avait épousé Richard de Cornouailles de la maison régnante d'Angleterre. Richard fut élu à l'empire à Allemagne, et investit son oncle Pierre du fief impérial de Guminen.

Cependant, Pierre n'était pas encore satisfait des nombreux fiefs sur lesquels il avait acheté des droits, et il continua ses acquisitions. Il voulut s'assurer de la possession d'Yverdon, place très importante, comme rendez-vous de presque tout le commerce de la contrée. Il acheta, pour 500 livres viennoises (20,000 fr.), d'Aimon de Montfaucon, sire d'Orbe, tous les droits régaliens qu'il possédait à Yverdon, et entoura cette ville d'un mur d'enceinte et d'ouvrages fortifiés.

En 1260, l'évêque de Lausanne concéda au prince savoyard, et pour la vie de ce dernier, la moitié des droits temporels de l'Evêque sur la Cité, sur le Bourg et sur la banlieue de Lausanne, «l'Evêque considérant, dit l'acte du 10 août 1260, ce prince comme le plus capable de protéger et d'enrichir notre Eglise.»

L'évêque de Sion ne put échapper à l'ambition de Pierre de Savoie. Ce prélat possédait de nombreux fiefs sur les deux rives du Léman depuis Morges à Genève, et d'autres à Montreux, et avait des droits sur la Bas-Valais; Pierre avait aussi des seigneuries dans le Valais, et réclamait la suzeraineté du Comté de Moerel, et la moitié de celle du château de la Soie, suzerainetés qu'il avait indivises avec l'Evêque; il exigeait encore que l'évêque de Sion fît démolir la fort de Mont-Orge. Ces prétentions occasionèrent bientôt la guerre.

Pierre de Savoie parut tout-à-coup un janvier 1260 sous les murs de Martigny, et en forma le siège. Outre les dommages causés par les blocs de rochers lancés dans la ville, on vit bientôt une partie des murs de la place s'écrouler sous les efforts des mineurs. La résistance devint inutile, et Martigny se rendit. Le château du Crest, également assiégé, ne tarda pas à éprouver le même sort. Alors l'Evêque demanda à traiter, et Pierre mit pour condition le rembours de tous les frais de la guerre, pour lesquels le vainqueur reçut en gage les châteaux de Martigny, du Crest et de Chamoson. Comme les droits de la maison de Savoie et ceux de l'évêque de Sion n'étaient pas distincts, et que leurs seigneuries étaient entremêlées, il fut convenu que des arbitres régleraient un partage du territoire entre la Savoie et l'Evêque. Ces arbitres, l'archevêque de Tarentaise, l'abbé de St-Maurice et cinq autres personnages obtinrent de l'Evêque qu'il renoncerait à toutes ses possessions seigneuriales dans le Pays de Vaud et dans le Chablais, à la condition que Pierre de Savoie renoncerait, de son côté, à tout ses droits sur le territoire valaisan, dès la rivière la Morge jusque'au fond du Haut-Valais. Ce traité, déjà si avantageux pour le prince se Savoie, lui assura encore les passages de la Gemmi, et la suzeraineté sur les seigneurs et sur les communautés de la vallée de Frutigen.

Pendant les négociations de ce traité, qui donnait à Pierre de Savoie la suzeraineté sur tout le territoire du Chablais, dès Vevey aux portes de Sion, un héritage, contestable il est vrai, lui valut la co-seigneurie de Genève3. Le comte de Genevois venait de mourir, et Pierre faisant valoir ses droits, s'empara du château de l'Ile et de St-Pierre. Les bourgeois de Genève, voyant en Pierre de Savoie un puissant antagoniste à l'autorité temporelle de l'Evêque, le prirent pour leur protecteur. Ce fut le premier acte d'émancipation du peuple de Genève.

La mort du comte de Genevois rendit Pierre maître du Château des Clées, propriété de ce seigneur, et l'acquisition du château de Joux, sur la frontière de la Franche-Comté, le rendit seul arbitre des passages du Jura.

Ainsi, en peu d'années, Pierre de Savoie devint maître de la plupart des seigneuries du Pays de Vaud et du Chablais, et ful reconnu comme protecteur des villes de Genève, de Morat, de Berne et de Lausanne. Mais, afin que son pouvoir sur ces villes et sur ces seigneuries ne restât pas un vain titre, comme l'étaient déjà à peu près partout le protectorat et la suzeraineté féodale, Pierre de Savoie s'occupait de l'organisation de la principauté qu'il avait réussi à créer dans l'ancienne Transjurane, lorsque la mort imprévue de Boniface, son jeune neveu, remit dans ses mains la souveraineté de tous les états de la maison de Savoie, et ouvrit une plus vaste carrière à son génie.


1Chronique des Evêques, par Cuno d'Estavayer, dans son Cartulaire de Lausanne, 1240.

2Les détails qui suivent ont été receuillis à Turin par M. Cibrario dans les Archives de Turin, ou les comtes des châtelains de Vaud, les archivs de la Baronnie de Vaud, etc., sont conservés dans un ordre remarquable. Luigi Cibrario, Storia della Monarchia di Savoia, et la traduction libre que M. de Gingins a donnée de cette histoire dans la Revue Suisse, année 1842.

3Le pouvoir souverain et les régales dans cette villee étaient partagés entre l'Evêque et le comte de Genevois. Celui-ci avait un château près de la cathédrale de St-Pierre; il était propriétaire de l'île du Rhône et de son château fort, et seul il avait le droit de faire exécuter les condamnés.



Coordinator for this site is John W. McCoy
This page last updated Wednesday, 03-Feb-2010 08:28:10 MST